Ben dans ta gueule, 30 ( trente !) ans après, de ce premier brulôt éponyme - pour le coup vraiment longue durée - de la bande illuminée de Jaz Coleman (hurleur visionnaire peinturluré et patenté) et de Geordie (sorcier blond-classieux es-riffs cold-metal, et poseur de rigueur).
Ca ne rigolait pas sur les cendres encore fumantes de l’Angleterre estampillée punk. Pour nos djeunes lecteurs, on qualifiera de post-punk métallique cette bonne blague des familles qui tue (les familles tuent aussi, mais on a déjà assez à faire dans le lourdingue ici, donc on ne s'attardera pas, ouf).
L’énergie à la fois incandescente, froide, tribale (ces rythmiques, crénom !) et aussi mélodique du groupe (enfin, parfois ...) a irrigué une bonne part des trois décennies musicales rock assimilé haute densité qui ont suivies la sortie de cet album. Et le fera probablement encore en partie tant que la musique du groupe restera disponible et revendiquée par quelques idoles de saison.
Post-punk discoïde, metal indie, dub indus, résurgences krautrock, thématiques politico-écolo-apocalyptiques : [Killing Joke|http://www.killingjoke.com/] avait déjà tout mis en place sur ce premier album, devenu pour toute une génération d’extrémistes sonores une référence incontournable ; et ce qui devrait être pour tous les gamins à la recherche des racines metal-indus-punk-dub- machin-bidule une sorte de pierre de Rosette. Bien sûr, on a fait ensuite plus lourd (et on met de côté les ramifications attachées à l’histoire du heavy-metal et dérivés), plus dense, plus indus, plus acoustiquement sanglant, plus spectaculaire au niveau du show.
Killing Joke a regardé ses enfants grandir et ceux-ci devenir une espèce de norme qui a touché les dividendes ; mais finalement KJ ne s’est jamais laissé dévoré par la concurrence respectueuse. Totalement barré mais suffisamment malin et solide pour explorer d’autres sphères moins lucratives (quoique) mais certainement plus enrichissantes sur le plan personnel (enfin c’est ce qu’ils disent …). Normal quand on sait vieillir et gérer le fonds de commerce, mais le sujet est assez intéressant et finalement emblématique. Bon, et alors ?
1980 fut l’année de la chose, sortie chez EG (label d’Eno). Ca commence avec « Requiem » (ben voyons) et sa ligne de synthé rythmique single-note typique des premiers jets du groupe. Tout est déjà placé : slow-tempo dub martial, rythmique en avant et ligne de basse énaurme, riff de guitare genre Steve Jones joué par Amon Düül II (ou l’inverse si ça vous fait plaisir), vocaux déclamés et menaçants. La grande rigolade quoi. Et là, soit vous avez déjà arrêté, soit vous êtes scotchés pour 35’28 (je vous fais grâce des bonus CD).
Dans la première option, ça serait dommage car vous rateriez la décharge disco-metal qui suit, « Wardance » (plus explicite tu meurs) : vocaux en distorsion, gargouillis synthés bruitistes, le riff qui tourne sur lui-même jusqu’à hypnotisme total, le chœur de métallurgistes en virée au stade, et toutes sortes de choses pas très Studio 54, mais toutes aussi efficaces, quoique pour la drague on peut préfèrer un bon Marvin Gaye. De toute façon l’apocalypse est déjà là avec « Tomorrow’s world », ralenti et sinistre à souhait : c’est simple, on dirait une virée en RER sous anti-dépresseurs. Gimmick de synthé obsédant, effets d’écho, riff marécageux, rythmique proto-dub archi-plombée. Les Ruts à côté c’est Jimmy Cliff. Et il est utile de préciser à ce stade que le mélange fonctionne très bien grâce à une production qui laisse de l’espace dans cet espèce de chaudron punko-dub-indus en fusion répétitive. C’est "l’effet Killing Joke" ; vous êtes à la fois asphyxiés et en suspension, une fois que vous avez accroché le truc.
« Bloodsport » (ces titres !) apporte ensuite presque une petite touche guillerette (relativisons), quasi instrumental, disco-metal de nouveau, qui laisse s’exprimer l’implacable groove de la paire Youth (basse) – Big Paul Ferguson (batterie). Et puis bien sûr à suivre, le couplé placé-gagnant « The Wait » / « Complications », qui s’enchaînent parfaitement, c’est le cas de le dire. « The Wait » est un des hymnes du groupe, une réussite inusable de leur première période alliant la force rythmique du son Killing Joke à des possibilités mélodiques que le groupe saura développer par la suite (remember « Love like blood » ? Ah, ah). Toujours aussi efficace 30 piges plus tard en tout cas. J’adore « Complications », dans la même veine, Jaz Coleman y laissant apparaître ses possibilités mélodiques : un morceau souvent copié par toutes les vagues new/cold/machin-truc à venir, mais rarement égalé comme on dit. Deux morceaux bien enlevés qui font décoller le tout en tout cas.
« S.O.36 » (nom d’un squat berlinois grande époque) avec ses effets vocaux dubés et les sons de radio allemande en background développent le côté expérimental du groupe qu’on retrouvera largement sur leur deuxième album (What’s THIS for … !, 1981). Retour avec « Primitive » au tempo medium plombé, parfait pour ne pas croire que vous allez vous en sortir à si bon compte. Et ajoutons « Change » en bonus disco-punk, assez son new-yorkais d’époque dans sa construction rythmique, presque frais à côté du reste.
La pochette reste aussi leur meilleure (pas difficile ...).
Qu’est-ce que vous voulez de plus dans ce genre délicat ? !