o Votre précédent disque, L’Année du Fair-Play, remonte à plus de cinq années, durant lesquelles le groupe a été plutôt discret, hormis un titre sur la compilation Raffarin is Not Dead et un single « digital » publié sur votre MySpace. Qu’avez-vous fait durant ce long silence ?
BoBiz : Des pâtes.
citoyen lambda : On s’est inscrit au challenge Kevin Shields mais il n’y a pas à dire, il est le plus fort…
Plus sérieusement, nous avons travaillé, mais très lentement, sans compter un changement de cap assez radical qui nous a fait mettre aux oubliettes une quinzaine de titres. Agglomérations a vraiment commencé il y a trois ans, sur cette rupture : ne plus utiliser les samples comme unique base des compositions ou d’arrangements. Dès lors, le processus a été un peu long car nous avons dû réapprendre à jouer ensemble (et non chacun son tour) et aussi, appréhender de nouveaux instruments, certes virtuels mais quand même.
C’est la raison pour laquelle on trouve trois reprises sur Agglomérations. Travailler des reprises est plus évident pour se faire la main. Nous avions d'ailleurs prévu de faire un disque uniquement de reprises : Initiaux B.B. Peut-être ce projet verra-t-il le jour plus tard ? Et puis notre slogan est simple : il est temps de se reprendre !
BoBiz : On a toujours tenté des reprises dans les différentes incarnations du groupe, sauf qu’on ne les a pas publiées par respect des familles des repris. Il y a des archives, mais elles vont bientôt être brûlées. Les reprises sont une bonne manière de se remettre au travail. Mais nos egos surdimensionnés se sont repris eux-mêmes, alors on les a laissés s’exprimer tout en gardant et creusant quelques-unes de ces covers. On vous l’a dit, c’était notre devise durant la conception du disque : « il est temps de se reprendre » !
Concernant les samples, le temps et l’envie étaient venus de se tester et d’essayer d’évoluer en travaillant autrement. Et puis on avait un besoin de rejouer. Nos limites en tant qu’instrumentistes, nous avons essayé de les retourner en notre faveur … Enfin je crois !

o Effectivement, les musiques de vos deux premiers disques étaient presque exclusivement composées de samples (« copy-paste pop »). Le nouvel album, Agglomérations, n’en contient quasiment pas. Vous avez donc définitivement abandonné cette technique ?
BoBiz : On s’est limités cette fois, en ce qui concerne les échantillons traficotés, à quelques saupoudrages décoratifs d’accompagnement. A propos de pate, on s’est mis aux fourneaux « pour de vrai » quoi, avec de vrais ustensiles musicaux qui font blong-blong !
Fini la pizza surgelé, on fait tout maison ; ou presque si l’on sait que pour des raisons économiques, structurelles et faute de copiste pour les partitions on s’est donc aussi servi d’outils virtuels en ce qui concerne les cordes, cuivres et batteries.

o Où est passé l’humour un peu « potache » de vos premières réalisations ? Les Beaux Bizarres sont-ils devenus moroses et sérieux ? Que signifie « chansons populaires mélodramatiques », indiqué sur votre MySpace ?
BoBiz : On a utilisé tout le stock, il ne nous restait plus que nos yeux pour pleurer (de rire en épluchant les oignons pour la sauce. Désolé, j’ai faim) !
Mais attention ! Cette assertion spatiale peut être fort mal interprétée… La « chanson populaire mélodramatique » telle que les exégètes la définissent ne m’intéresse que concernant des saltimbanques magnifiques comme Marianne Oswald ou Général Alcazar.
La catégorisation réductrice proposée par les multinationales mortifères de la communication, telle que présentée sur la page électronique à laquelle vous faites référence se doit d’être entendue en son entier, soit : chansons populaires mélodramatiques psychédéliques et tropicales ! Bah.

o Y-a-t’il eu un « fil directeur » qui a présidé à la conception du nouveau disque ?
citoyen lambda : Après coup, j’ai envie de répondre « oui », mais dans le feu de l’action, je ne pense pas, à part ce qu'on évoquait précédemment : composer et arranger les morceaux sans être « esclaves » des samples. Le fil directeur, s'il y en a un, se trouve surtout dans le son. Nous avons essayé d’apporter beaucoup de soin sur la sonorité globale du disque.

o Comment travaillent les Beaux Bizarres ? Est-ce que vous composez chacun de votre côté ? Comment finalisez-vous les arrangements ?
BoBiz : Dur, mais à la vitesse d’un escargot non drogué (ou presque) s’attaquant au Tourmalet.
En commun, « concrètement » pour le disque, simplement certains jours chômés ; puisque nous habitons fort loin l’un de l’autre (au moins cinq stations de métro), et que, malgré les communications modernes, nos activités hebdomadaires très prenantes (tenez, rien qu’en ce qui me concerne j’ai divorcé 6 fois depuis trois mois) et nos caractères démoniaques ne nous permettent pas de vivre en phalanstère, ou en communauté comme aux temps bénis d’Amon Düül.
Quelques RTT peuvent également faire l’affaire. On doit aussi penser qu’on va devoir bosser pendant encore longtemps pour se nourrir et pouvoir prendre des douches non-municipales. Alors, on se ménage tout en regrettant parfois nos neurones échappées à toujours, et toute cette énergie passée à faire des pâtes (mais les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse, comme disait le poète flingué).
Pour la composition et les petits arrangements entre amis, on fait plutôt pot commun avec plus ou moins de variantes selon les légumes de saison.
citoyen lambda : Il n’y a pas particulièrement d’habitude en la matière. Nous répétons environ une fois par semaine, dans notre home studio - plus home que studio d’ailleurs. Souvent, nous composons ensemble, même s’il arrive que l’un d’entre nous vienne avec une idée déjà structurée. BoBiz travaille de son côté les lignes de voix et les textes, et j’avance parfois seul dans les arrangements, pour des raisons pratiques : le studio est dans ma maison ! Mais le choix définitif se fait toujours à deux et le comité d’écoute hebdomadaire est assez intraitable...
Nos différences s’accordent bien et sont, au final, complémentaires. BoBiz est plus posé, plus lent, du côté du songwriting et d’une certaine exigence ; alors que je privilégie davantage la production et le son, le tout dans une certaine prolixité qui n’exclut pas la précipitation... Agglomérations est vraiment le produit de ces différences, beaucoup plus que nos travaux précédents.

o Comment s’est déroulé l’enregistrement et le mixage ?
citoyen lambda : Petit à petit, sans se presser. Nous enregistrons tout ce que nous faisons, ne serait-ce que pour des raisons pratiques et matérielles : nous n’avons pas beaucoup d’amplis et surtout pas de pièce bien insonorisée où nous pouvons pousser les watts. Aussi, tout le son passe par l’ordinateur et nous travaillons sur écoutes de studio. L’enregistrement est donc fait presque en même temps que la composition. C’est pareil pour le mixage : même si nous avons passé plusieurs mois spécifiquement sur ce sujet, à tester les écoutes sur différents matériels, le résultat final reste assez proche du « mixage de travail ». Sur Agglomérations, le son a été vraiment un « instrument » à part entière.

o A partir de quel moment estimez-vous qu’un morceau est « terminé » ?
citoyen lambda : Quand nous sommes contents du résultat ! Un morceau n’est jamais « terminé »… Il y a toujours une partie de guitare à reprendre, une basse à réenregistrer, des chœurs à ajouter, etc… C’est sans fin. Mais vient un moment où, malgré toutes les petites choses à reprendre, le morceau tient la route et où nous pouvons l’écouter plusieurs semaines de suite sans ressentir le besoin indispensable de rajouter ou modifier tel ou tel élément. Voilà, le morceau est terminé !
Pour l’anecdote, il y a dans Agglomérations des morceaux où la guitare rythmique était juste une prise de travail destinée à caler les autres instruments ; il était prévu de la réenregistrer : cela n’a jamais été fait ! Pareil pour certaines prises de voix, qui ne sont que des prises témoins, sans aucun traitement du son dessus. D’ailleurs, quand on écoute les pistes une par une, le résultat est parfois effrayant ! Mais l’ensemble sonne bien, malgré toutes ces imperfections. Si le « son » nous occupe beaucoup, nous ne sommes pas pour autant des maniaques de la propreté, de la recherche de l’équalisation idéale, si tentée qu’elle existe. Il y a beaucoup de « petits détritus » dans nos enregistrements et cela correspond à un choix. Il faut rester soi même…

o Quelles sont les principaux avantages et inconvénients à se produire soi-même ?
citoyen lambda : Le principal avantage, c’est la liberté ou l’illusion de la liberté… On peut prendre son temps, chercher et chercher encore. A vrai dire, la question ne s’est jamais vraiment posée. Comme je l’ai signalé, nous composons et produisons en même temps : les deux activités sont extrêmement liées, voire indissociables de notre méthode de travail, tout du moins sur ce disque. La question se posera peut-être à l’avenir, puisque désormais nous composons et écrivons sans « produire » et sans s’enregistrer en même temps.
Mais bon, produire nous a toujours beaucoup intéressés. Il n’est pas impossible d’ailleurs que les Beaux Bizarres se lancent dans cette activité pour d’autres artistes…
BoBiz : Ca ne finit jamais !

o Qu’y-a-t’il sur les platines ou dans les fichiers musiques des Beaux Bizarres ?
BoBiz : De la poussière de notes …
Voyons. Tout à fait présentement entre les réponses à ces questions (autant dire des plombes, pensez-vous !), RIEN, Cate Le Bon, Teiji Ito, le premier album de Caravan, Rolf Lislevand, la musique de Jim O’Rourke pour United Red Army, un film de Koji Wakamatsu. Les nouveaux albums des Clogs et de Sun Kil Moon (Mark Kozelek). Gabor Szabo !
Sinon, des piles de disques qui gênent l’accès aux platines ! Ou des musiques qui s’observent et se font écho au travers d’autres disques, internes, externes et éphémères. Trop long à détailler de A à Z … Ou alors je ne sais pas moi, de The Action à Tom Zé par exemple ! Ou dans l’autre sens de Los Zafiros à Agitation Free, pourquoi pas ! Mais bon, fi des listes …
citoyen lambda : Pas grand-chose… En ce moment, je n’écoute pas de musique chez moi, uniquement en voiture. Pour le dernier voyage, j’ai écouté en boucle une petite sélection que mon camarade BoBiz a préparée. J’attends encore le tracklisting : ça m’évite de vous dire de qui il s’agit !
Sinon, depuis le début de l’année j’ai beaucoup tourné avec Dominique A, Arnaud Fleurent-Didier, Victoria de Los Angeles, Maria Bethânia, the Nits, the XX… Et puis les abonnés permanents comme Pascal Comelade, PJ Harvey, Bashung, the Saints, the Stranglers… Depuis cet été, je suis assez scotché par El Barbarian & Blue Little Toe, à écouter sur internet (ou en live).

o Les Beaux Bizarres sont-ils plutôt Beatles ou Rolling Stones ?
BoBiz : Kinks et Zombies !
Beatles bien sûr … Non, Rolling Stones ! Euh non, Beatles ! Etc.
citoyen lambda : On pose encore ce genre de question au XXIème siècle ? Rolling Stones, définitivement…

o Quelles ont-été vos sources d’inspirations extra-musicales pour le disque ?
citoyen lambda : A part le titre de deux morceaux que nous lui avons empruntés, l’inspiration principale et sûrement la moins évidente, est pour moi celle de l’univers du photographe Saul Leiter. Mais comment expliquer cela, sans paraître trop prétentieux ?
On tourne toujours autour du même thème : l’importance du son, du « rendu », du climat… Si tous les musiciens sont confrontés à cette question, au moment d’enregistrer, beaucoup attachent autant d’importance, si ce n’est plus parfois, à la recherche de la mélodie, du riff « efficace », du thème ou du texte de la chanson. Pour continuer le parallèle avec la photographie, je tiens un sujet, si possible intéressant en tant que tel, et je m’applique à lui donner le « meilleur » rendu possible, par rapport à ce que je veux en dire ou montrer. Pour d’autres photographes, comme Saul Leiter, sujet et « rendu » sont intimement liés ; on ne peut vraiment les dissocier : le sujet sans le rendu n’a guère d’intérêt… Le rendu, sans le sujet, n’est que pure exercice pictural qui ne dégage pas forcément beaucoup d’émotions…
C’est un peu ce que nous avons cherché à faire avec ces chansons, ce disque ; c’est le « courant » dans lequel on s’inscrit et on se sent proche. Comme un photographe, nous déambulons dans les paysages, urbains de préférence, voire industriels, à la recherche du bon moment, celui où le hasard met à portée de notre regard la matière et la lumière (c’est-à-dire le son) qui nous touchent, qui nous semblent le mieux exprimer nos émotions du moment. C’est alors à nous de travailler ce hasard… Déjà il faut le saisir, puis chercher le meilleur rendu possible… Bon ok, tout cela est très subjectif…
BoBiz : Pas mieux !
Le citoyen m’a fait découvrir le travail de Leiter qui m’a également fort marqué, et, presque paradoxalement, permis de « finaliser » quelques textes de chansons sans rapports a priori directs avec les images sources. Si ce n’est effectivement l’éventail d’émotions à la fois plastiques et humaines que ces images ont généré. Et avec un peu de recul, ça m’apparaît même bien sûr encore plus évident maintenant que sur le moment…
J’évoquerai aussi pour ma part parmi d’autres choses plus ou moins prégnantes, et dans un ordre d’idées assez semblable, les films de l’anglais Michael Powell, et plus particulièrement son travail avec Emeric Pressburger au milieu et à la fin des années quarante. Des films comme Le Narcisse Noir, Je sais où je vais, A Canterbury Tale, Une Question de Vie et de Mort. Des chefs d’œuvres ! Ouais, des trucs de méga-vieux !
C’est aussi pour ça qu’on a tenu à citer ces deux maîtres sur la pochette ; et pas pour faire genre !
A part ça, ben que du classique quoi : les fiancées perdues, les révolutions impossibles, ou l’inverse ; ces genres festifs… ! Ah oui, un documentaire TV sur les mégalithes aussi. Et puis tout un tas de conneries nombrilistes qui n’amusent ou ne font chialer que moi, ou presque. Quoique.
Next ?

o Peut-on espérer voir un jour les Beaux Bizarres sur scène, et avec quelle formation ?
citoyen lambda : C’est effectivement le nouveau projet des Beaux Bizarres : celui de se produire sur scène. Mais il est encore trop tôt pour avoir une idée de la forme, et donc de la formation, que cela prendra. Il n’est pas très facile de transposer notre univers sonore sur scène, à moins de s’appuyer sur de nombreuses parties préenregistrées, ce qui n’est pas forcément la direction que l’on souhaite prendre. Parallèlement, nous travaillons de plus en plus avec des guitares acoustiques. L’adaptation de notre répertoire n’est pas facile non plus, puisque beaucoup de titres ne « fonctionnent » plus sans le son. Il y a donc tout à refaire…
BoBiz : On y travaille, mais il va falloir poser des RTT en plus Madame la Directrice !

Paris, août 2010.