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Carlotta Films a eu la bonne idée de ressortir sur grand écran (et aussi en DVD), deux films magistraux de Lionel Rogosin : On the Bowery (1956) et Come Back Africa (1959). J'avais eu la chance de voir le premier il y a trois ans, lors du Mois du Documentaire. Aussi, j'ai été voir Come Back Africa et ce film m'a enthousiasmé.

Comme son prédécesseur, Come Back Africa est une fiction-documentaire (ou l'inverse) ; Rogosin a été fortement inspiré par Robert Flaherty (l'auteur de Nanouk l'esquimau). Il met en scène un homme, confronté à une situation nouvelle qu'il ne connait pas. Ici, il s'agit de Zacharia, zoulou "chassé" de sa terre par la faim et débarquant à Johannesburg en tant que mineur. Il découvre la ville et surtout, l'apartheid. Le film a été tourné clandestinement (le prétexte officiel était de faire un film sur la musique sud-africaine), sur place, avec des acteurs non professionnels. Les images sont superbes et les plans qui se répètent (l'arrivée des travailleurs noirs dans la ville le matin, les scènes de chansons et de danses, la ville presque déserte le soir) donnent au film un rythme entêtant qui va crescendo, jusqu'au flash-back de la fin.

Lionel Rogosin, héritier d'un important chef d'entreprise textile, a été marqué par la Seconde Guerre Mondiale. Il décide de se consacrer au cinéma dont il se sert comme d'un instrument de dénonciation et de résistance. Dans Come Back Africa, le propos n'est pas uniquement la dénonciation de l'apartheid (dont presque personne ne parlait à cette époque) : c'est aussi une charge contre l'impérialisme, la domination économique, la ville dans laquelle les hommes perdent leurs racines. Mais le propos de Rogosin n'est pas de susciter la pitié ; son regard est lucide, dénonçant tout aussi bien le racket et la violence entre noirs du ghetto ou montrant des "blancs" qui tentent, sans grands moyens autres que les discours, de ne pas se laisser aller aux idées de l'apartheid.

Surtout, il montre des hommes qui résistent, c'est-à-dire qui restent debout et fiers, qui réfléchissent et commencent à prendre conscience qu'ils doivent s'organiser, comme dans cette taverne clandestine du ghetto, où les discussions sont animées et se terminent par la danse et la chanson. Apparait alors Miriam Makeba - alors jeune et peu connue - qui interprète deux chansons (dont Into Yam) dans lesquelles se trouve résumé le propos du film : la vie est tragique et injuste (ainsi le destin de Zacharia), mais rien ne peut arrêter la résistance.

Un film remarquable, tant par son propos que par sa réalisation !